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Donald Trump est hors-norme. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il ne laisse personne indifférent. Tonitruant et imprévisible, il aurait proféré plus de 20 000 mensonges en 4 années de mandat. Ses tweets – 30 fois par jour en moyenne – sont tous plus démesurés, outranciers et insultants les uns que les autres Donald Trump, c’est le bruit et la fureur, un maelström qui aura emporté et retourné pas mal de monde sur son passage.

Le but de cet article n’est pas de porter un jugement sur l’homme ni sur son bilan. Ce dernier n’est du reste peut-être pas aussi mauvais qu’une gestion du covid-19 unanimement considérée comme catastrophique. Ce qui m’a semblé intéressant est de proposer une explication sur le pourquoi de l’influence considérable qu’il a aux États-Unis et dans le monde.

Sa nièce Mary, psychologue de son état, dit de lui qu’il est narcissique

D’après Mary Trump, Donald Trump aurait été élevé par un père sociopathe qui lui aurait inculqué que la gentillesse, la maladie et l’échec sont des handicaps. Il aurait été constamment dénigré par rapport à son frère. Ce cocktail toxique aurait poussé Donald à se construire en utilisant tous les moyens à sa disposition – dont le mensonge – pour exister et surtout ne pas être un looser, un adjectif qu’il a beaucoup utilisé, notamment pour qualifier tous ceux qui ne l’aident pas dans sa quête de puissance. Mary Trump dit qu’il serait égocentrique, manipulateur et sans affect. Donald Trump lui-même, dans son livre « The art of the deal », dit que tous les moyens sont bons – y compris paraître fou – pour déstabiliser l’adversaire.

Déstabilisé, le peuple américain l’est

L’élection a eu lieu le 3 novembre. Les magasins d’armes à feu ont été dévalisés. On a vu des commerçants se barricader de peur que des émeutes éclatent. On a vu des groupes pro-Trump hurler « Va brûler en en enfer Biden », d’autres armés de fusils d’assaut tenter de pénétrer dans des bureaux de votes en Pennsylvanie pour « stop the count ».  En 2020, on est soit pro-Trump, soit anti-Trump et dans certaines familles, on ne se parle plus depuis 4 ans. En deux mots, les États-Unis sont aujourd’hui désunis. Ils sont fracturés comme ils ne l’avaient plus été depuis des décennies. Fait inédit : malgré que l’Associated Press reconnaisse à Joe Biden 306 grand électeurs – 270 suffisent pour être élu -, et que tous les recours pour fraude déposés par les avocats de Trump soient rejetés les uns après les autres, ce dernier continue de dire qu’il a gagné, et que cette élection a été truquée. On ignore s’il reconnaîtra un jour sa défaite. Plus étonnant : il continue d’être soutenu par la majorité des élus républicains.

Les « faits alternatifs »

Le fait que Donald Trump soit encore soutenu à ce point-là et qu’il capte toujours autant l’attention montre l’étendue de son influence sur le peuple américain. Peu importe que ce qu’il dit soit vrai ou faux, il le dit tellement fort et tellement régulièrement que ça finit par devenir un fait alternatif (concept créé sous son administration) – autrement dit : une croyance basée sur des mensonges. Cette emprise et le soutien inconditionnel de ses supporters n’est pas sans rappeler la fascination qu’exerçait Hitler sur la population allemande – à tel point qu’encore aujourd’hui, dans les vidéos du musée de Berlin où le führer apparaît, le son est coupé : sa voix galvanisait les masses.

« It’s all about emotions »

Pourquoi une telle fascination ? Les révélations de l’ex-patron de Cambridge Analytica lors de l’élection de 2016 « it’s all about emotions » donnent une première réponse. A force de tweeter et d’enchaîner les meetings, Trump a généré beaucoup d’émotions chez les américains, suscitant la colère, la peur, la joie, la haine. Le rôle des émotions est de produire des réflexes et/ou des réactions rapides, sans réfléchir, visant à assurer notre survie. Plus l’émotion est forte, plus nous mémorisons le fait qui s’y rattache. Marteler des faits – réel ou non – a forte charge émotionnelle permet de générer des réactions automatiques, autrement dit de manipuler à grande échelle, ce qui est pratique pour se constituer une base électorale solide.

Donald Trump n’est pas le premier politique à jouer sur les émotions. Talleyrand, déjà, disait que “en politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai.” Mais là où Donald Trump est réellement très fort, plus fort que les autres, c’est dans sa capacité à rester au centre du jeu. Il capte l’attention. Il fascine. Les « Proud Boys », les « Women for Trump » feraient n’importe quoi pour lui, et même au-delà de sa base électorale, il attire tous les regards. Quel est le secret de cette fascination ? On peut donner une réponse axée sur 2 mots : énergie et puissance.

L’énergie

A 74 ans, en pleine convalescence du covid -19, enchaîner 5 meetings par jour ne peut que forcer le respect. Comme Robert d’Artois, Gérard Depardieu ou Bernard Tapie, Donald Trump est un battant, qui ne doute jamais, persuadé de son destin, d’avoir raison, et d’être dans son bon droit. L’énergie de ce type de personnage nous est communiquée par les neurones miroirs, ce qui nous le rend intéressant, qu’on le veuille ou non. Donald Trump exploite parfaitement cette énergie avec un talent oratoire indéniable : il s’exprime avec des phrases courtes, percutantes, emploie des mots que tout le monde peut comprendre.

La promesse de puissance

Son coup de génie est d’avoir martelé pendant 4 ans « Make America Great Again », slogan qui répond à un besoin fondamental et universel de tout être humain, que Nietzsche nommait « la volonté de puissance« . Dans une Amérique en relative perte d’influence dans un monde de plus en plus multipolaire et face à la montée en puissance de la Chine, la promesse MAGA touche n’importe quel citoyen américain. Encore une fois, on peut faire le parallèle avec l’Allemagne des années 30, humiliée par le traité de Versailles, dont Hitler a su tirer profit des frustrations pour embarquer dans sa folie un des pays les plus instruits et évolués de l’époque.

Faits alternatifs + émotions + énergie + puissance + Twitter = un cocktail imparable

En communiquant tous les jours comme il le fait, Donald Trump parle depuis 2016 à l’inconscient profond des américains. Il est le premier à avoir compris comment utiliser à son profit la formidable puissance des réseaux sociaux. Avez-vous regardé le docu-fiction « the social dilemna » dans lequel témoignent des ex-fondateurs de Google, Facebook, Twitter and co ?

On y découvre que les fake news sont en moyennes 6 fois plus likées que les faits réels car « la réalité, c’est ennuyeux » –> on comprend mieux pourquoi 15 mensonges par jour. On y apprend que les réseaux sociaux sont de terribles vecteurs de biais cognitifs : n‘importe qui peut asséner n’importe quoi, si cela va dans le sens de ce que vous croyez, vous aurez spontanément tendance à le prendre pour argent comptant –> on comprend bien l’utilité de 30 tweets clivants par jour. On y réalise qu’on est passé en 40 ans d’un monde de l’information centralisée à celui de la désinformation universelle.

Donald Trump, avec ses tweets à forte connotation émotionnelle, relayant éventuellement des théories du complot, a créé et nourrit chaque jour un clivage, un climat passionnel autour de sa personne. On réagit à ce qu’il dit, on ne réfléchit pas. Il paraît clair que sans la crise sanitaire, il aurait été probablement réélu. On ne peut s’empêcher de se demander ce qu’aurait donné un deuxième mandat quand on voit à quel point sa communication omniprésente « sans filtre » a légitimé le mensonge, l’irrespect et la violence. La démocratie américaine aurait-elle tenu ? Barak Obama lui-même – qui a dû publier son extrait de naissance pour prouver qu’il était bien américain face aux accusations mensongères diffusées par Trump – concède qu’il n’avait pas prévu une telle focalisation sur la personne de son successeur, ni mesuré la puissance des rumeurs face à la réalité des faits.

Quels enseignements en tirer ?

L’expérience Trump aura au eu le mérite de révéler la nécessité pour chacun.e, aujourd’hui, d’être plus que prudent par rapport à tout ce qui émane des réseaux sociaux. Le risque est clair : nous laisser submerger par un torrent continu de fausses informations, chargées émotionnellement, destinées à nous polariser, à agir sans réfléchir. A mes yeux, 2 attitudes sont nécessaires : face aux faits alternatifs / fake news, seule la réalité des faits compte – le fact-checking a de beaux jours devant lui ! Et face à la puissance des émotions, développer notre intelligence émotionnelle pour rester lucide, agir raisonnablement et non réagir émotionnellement. Notre qualité de vie en dépend.